carnet

DE LA POUSSIÈRE SOUS LE TAPIS (4-fin)

Le 19/02/2024

Freud considérait la "capacité" de sublimer comme l'issue la plus favorable à un travail analytique. Je pose volontiers cette considération comme principe de mon approche de la question du bonheur. A la fois le socle de ma réflexion, et but à poursuivre. Une meilleure compréhension de ces mécanismes, et surtout l'incorporation de cette connaissance à la pratique analytique permet d'en améliorer la pertinence et d'en développer certains aspects pratiques, ceux que j'intègre à ma technique, but toujours situé au coeur des réflexions que je mène ici. 

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Cette "capacité" de sublimer est-elle disponible pour soutenir l'effort de la personne dans la construction de son propre bonheur? Comment et en quoi s'offre-t-elle aux choix et à la décision de tout un chacun? Puis-je "décider" que je vais sublimer? Cela peut sembler bien naïf, utopique même, et pourtant. Il ne s'agit pas de spéculer à bon compte, en décidant par avance d'une réponse à un questionnement qui servirait quelque conclusion prédéterminée, mais de voir à quelle idée je parviens en confrontant les données théoriques à celles fournies par l'expérience, les exemples pratiques et mes idées forgées par ailleurs. La psychanalyse, si profondément et largement débattue par les théoriciens, se réinvente en chacun de ses acteurs, analysant et analyste, et la culture personnelle de chacun de ces derniers, tout comme leur inconscient, imprègne la technique et oriente le voyage. Plutôt adepte de "l'analyse sans fin", je considère à mon enseigne que l'analyse est un questionnement au long cours sur la vie, sans que cela ne me fasse perdre d'esprit que la personne engagée dans un travail peut poursuivre des but plus rapprochés, un problème actuel à régler. Si j'accompagne autrui dans l'exploration intérieure, cela ne signifie pas que mon propre questionnement a trouvé une réponse définitive. L'inconscient garde sa part de mystère et plus on atteint des contrées qui semblent les plus reculées, plus de nouvelles perspectives apparaissent, qui invitent à s'aventurer encore davantage, plus loin, plus profondément. La quête continue. L'art que j'évoque ici et celui de la connaissance intime, il ne saurait être ramené à un savoir arrêté, définitif. Il reste vivant au coeur de sa pratique. Donc surprenant, réactif, en progrès continuel.

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Je ne perds pas d'esprit que la sublimation est en partie consciente, en partie inconsciente, en cela étroitement liée aux notions de formation réactionnelle, de perversion, de manque, de faille... Mais la présente réflexion ne s'intéresse pas en premier lieu à ces éléments inconscients, qui restent inaccessibles et difficilement disponible à une réflexion ouverte, je laisse cet aspect à l'effort analytique censé les ramener à la lumière et enrichir le rapport conscient à la sublimation. Leur découverte, leur connaissance viendra s'agréger à une meilleure connaissance de soi, et participera d'un meilleur ajustement de l'être à lui-même, harmonie qui me semble indispensable à un épanouissement personnel et à l'établissement d'une véritable poétique de vie. Il m'est impossible d'aborder la sublimation dans toutes ses dimensions à la fois, ceci relèverait d'une ambition théorique hors du présent propos, les points de théorie ne manque pas, sur ce sujet, dans les livres de psychanalyse. Souvenons-nous simplement qu'une part importante de son mécanisme, de son origine, de son sens est enfouie dans l'inconscient et le travail d'analyse permet d'apporter quelque clarté dans ces obscurs parages. Plus nous en savons sur nos propres mystères, moins ceux-ci sont à même de se jouer de notre vie. 

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Je voudrais simplement suivre cette intuition qu'il est une façon de penser la sublimation, d'en favoriser le processus, dans le but de récupérer de l'énergie de vie. En sa partie émergée, le mécanisme semble offrir une prise, quand tous les processus inconscients restent inaccessibles. Freud a lié la sublimation au cas des artistes et des savants, c'est à dire des créateurs qu'il fréquentait, se référant à leur brillant statut professionnel, social. Or ne sommes-nous pas toutes et tous les artisans, les artistes, les savants, les poètes de notre propre existence? Le lecteur de ce carnet de notes l'aura compris, je défends - avec respect et admiration pour Gaston Bachelard - l'idée que le poétique est inhérent à la vie ordinaire (qui en cela ne l'est jamais vraiment ), qu'il s'offre en tout chose par l'abord que l'on en a, et qu'il revient à l'être lui-même de transformer le plomb du quotidien en or de l'existence. La vie poétique ne connaît pas les heures creuses et même l'ennui, la tristesse, l'épreuve y sont des combustibles. Il est étrange, et cela fera sans doute le sujet d'une autre réflexion, de voir combien le poétique inspire la justesse scientifique, qui le cite souvent en exemple, en dépit de sa liberté eu égard à la raison. Sans doute que les poètes ont une intuition juste, qui se passe de démonstration. Ils agissent avant d'être sûr et leur oeuvre est toujours au profit de la vie. A part les chants de guerre, dont on pourrait discuter la veine poétique, aucune poésie ne vante la destruction du monde. La force trouve dans la Poésie son espace d'expression absolu au service de la vie, puisant à sa force expressive pour produire de la Beauté, soit la face perceptible de l'Amour, soit la force de vie elle-même. Je soulève ici une question à laquelle j'ai personnellement répondu depuis longtemps, en choisissant de vivre ma vie sur un mode poétique, c'est à dire consciemment créatif. Le bonheur n'est pas une simple conséquence de nos déterminations, il nous revient d'y œuvrer. "Faire" est la première originelle du poète. "Celui qui fait". Sans doute que le mot peut effrayer, ou bien laisser dubitatif. Pourtant nous sommes tous les créateurs de notre destin, dans la part sur laquelle il nous laisse agir. Nous nous pouvons agir sur notre détermination biologique, mais nous pouvons essayer de préserver au mieux notre santé. Nous ne pouvons agir sur les catastrophes naturelles, à tout le moins pouvons-nous essayer de nous en protéger. Le citoyen ordinaire ne saurait agir à grande échelle sur les affaires du monde, les conflits qui déchirent l'humanité. A tout le moins peut-il s'efforcer d'agir sur sa relation à son entourage, qu'il est libre de choisir et avec lequel il peut tisser des relations selon ses propres vues. Chaque vie est une toile vierge, chaque jour une page blanche et si nous ne sommes pas les maîtres absolu dans l'exécution et la réussite de nos desseins, une part de responsabilité nous est offerte par la vie, qui en outre sait nous fournir les moyens de la vivre en créateurs, c'est la fonction même de la vie que de créer la vie, avec ce but étrange, cette issue qui semble toujours fatale si l'on oublie de penser la vie en terme d'énergie fondamentale. Celle qui, lorsqu'elle quitte le vivant, continue sans lui, pour aller s'investir plus loin, ailleurs, autrement dans un autre objet. 

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Plus nous prenons conscience de l'énergie qui nous traverse, nous meut, nous émeut, nous porte, plus nous acquérons les moyens d'en tirer parti, d'engager notre vie dans des actions qui, au lieu de la laisser simplement se consumer, l'engage dans des actes qui  la vivifient, la régénèrent. La subliment. Le mot est là. Sublimation. Ce mécanisme qui n'est pas un simple déplacement et ne se contente pas de glisser la poussière sous le tapis, mais permet de récupérer en retour, comme s'il était capable de la vivifier, de la régénérer tout en l'employant. L'analyse est un chemin de connaissance et d'encouragement de cette tendance intérieure dont, avec Freud, je reste convaincu qu'elle offre une vraie voie de salut en portant au-devant de nous une lumière qui révèle l'essence poétique du vivre.

©Olivier Deck

DE LA POUSSIÈRE SOUS LE TAPIS (3)

Le 07/02/2024

Si Freud n'a pas écrit une théorie de la sublimation, pour l'expliquer il a souvent recours à l'exemple des artistes, des créateurs, poètes, peintres, et des grands intellectuels... Tout ceux-là s'offrent en modèles pour ce processus animique particulier et peut-être bien salvateur, c'est en tout cas ce que je voudrais essayer de mieux comprendre. J'ai expliqué que, comme on le trouve dans certaines sagesses orientales, je considère l'énergie comme Une, énergie primordiale qui nous anime, nous traverse, nous porte et se distribue selon ses multiples voies possibles. On peut refuser ce préalable, contester ce principe, et dans ce cas il n'est pas conseiller de me suivre plus avant dans celle balade d'idée en idée. Je pose là une prémisse que les astrophysiciens ou les sages taoïstes seraient plus à même que moi d'expliquer, de justifier, de prouver ou d'infirmer, mais je fonde ma réflexion sur cette idée, issue d'un choix que nous laisse les uns et les autres dans leurs démonstrations parfois contradictoires, et je n'ai pas besoin de prouver qu'elle est absolument vraie ou absolument fausse pour aller de l'avant avec justesse. Je la pose et elle sert de base à tout ce que je pense. Plus de quatre décennies, soit une longue expérience, de pratique et d'enseignement des arts martiaux traditionnels, le Budo, "la voie du combat", n'aura pas suffi à m'apporter la preuve de l'existence de l'énergie universelle, mais elle aura grandement suffi à me permettre d'en éprouver et en étudier les effets et les possibilités offertes. Il n'est pas rare que les situations conflictuelles réelles réverbèrent celles décrites par la théorie freudienne entre les instances psychiques, et celles que l'on rencontre dans la pratique analytique. Sans aller jusqu'à confondre les unes et les autres, je n'ai toutefois eu aucune peine à souscrire à l'affirmation de Marie-France Dispaux qui prétend que la psychanalyse est une "théorie des conflits".  

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Le mécanisme de la sublimation veut que l'énergie première soit détournée de son but et mise au service de l'oeuvre, qui permet à l'artiste ou au savant, dans les cas favorables, de s'acheminer vers la satisfaction, d'accéder à une reconnaissance de lui-même par lui-même et par les autres, et de bénéficier ainsi, en retour, d'un regain d'énergie positive, qui n'a donc aucune raison d'être pour partie refoulée. Le refoulement de l'énergie doit toujours attirer notre attention, et il n'est pas tout à fait exclu que la sublimation elle-même tienne quelque part d'une forme de refoulement, qui serait une forme "positive". Qui dit refoulée ne dit par "perdue". L'énergie ne se perd jamais. Refoulée, elle reste libre de se lier à d'autres objets et peut venir se mêler à des conflits inconscients, comme versant de l'huile sur le feu, ou encore retrouver le chemin de la conscience sous forme d'angoisse, de gêne, de phobie, de trouble... D'autre part, gardons-nous de confondre avec la sublimation tout changement de l'énergie quant à son but. Il est des destins de la pulsion qui peuvent ressembler à s'y méprendre à la sublimation, et n'obtiennent pourtant pas ce regain d'énergie, ce renforcement, cette reconnaissance de soi par soi et par l'Autre. Un peintre, un musicien peut s'épuiser dans son oeuvre, sans en retirer la force de vivre mieux. Il a simplement "déplacé" son énergie. Il lui a trouvé un but, un destin urgent dans laquelle elle a été brûlée, éliminant ainsi la tension qu'elle générait, mais cet emploi n'aura donné aucun avantage, et finalement, quelque soit le résultat, la tension aura été libérée à perte, et ne tardera pas à revenir, faisant du processus du déplacement une noria dans laquelle l'être se trouve retenu par contrainte. Je n'irai pas plus loin sur le déplacement, qui ne concerne pas seulement les actes créatifs. Il est même plus simple à repérer dans d'autres activités. L'exercice physique, par déplacement de la tension psychique vers le corps, est un recours commun dans la société moderne. Ou tout autre action d'apparence névrotique, contrainte, qui agissent comme des soupapes mais n'apportent aucun réconfort durable.

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La sublimation, elle, semblerait produire des bénéfices. Comme un retour sur investissement de l'énergie. Freud prend pour paradigme les artistes et les savants qu'il connaît, fréquente, observe et étudie, pour l'expliquer. Il les considère comme bénéficiaires privilégiés de ce mécanisme. Par la satisfaction, la gloire apportées. Dans les cas favorable, elle nourrit et encourage les bienfaits de la relation humaine, dans le travail, les groupes d'intérêt, et d'une certaine façon les réseaux sociaux, etc., en renforçant le moi, le rapprochant de son idéal. Alors, pourquoi ce mécanisme, le seul destin qui produise du bénéfice, en termes d'économie pulsionnelle, serait-il réservé à ces êtres que Freud avait la chance de fréquenter, au point sans doute de manquer d'acuité dans sa considération de tout ce qui n'était pas l'élite? Rendons-lui justice, dans l'un de ses derniers textes il pressent que la psychanalyse portera sans doute véritablement ses fruits par ses applications, en quittant le pur champ médical ou scientifique, pour exister en tant que telle dans le monde "normal". Les applications de la psychanalyse, voici à quoi nous nous employons ici. Souhaitant sincèrement ne rien en trahir. 

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Tant de voies seraient à explorer, pour nourrir notre réflexion, que nous aurions tôt fait de dépasser le cadre de la présente entreprise. Alors je choisirai de m'en tenir à celle que je connais le mieux, pour la pratiquer au quotidien "depuis toujours", la voie créative, qu'elle soit artistique pour les gens doués pour l'art, ou tout à fait domestique, commune, à la portée de tous, et sans aucun recours à quelque don céleste ou autre. Parce que la créativité s'offre à tous. À toutes. Il y a en chaque être un artiste qui sommeille, qui souvent s'ignore, et qui pourtant crée. Crée la vie. Crée et, par un travail de mise en conscience et de choix personnels, peut apporter beaucoup de force à l'édification et au maintien de notre bonheur. Je le répète encore une fois : dans les cas favorables. L'histoire des hommes ne manque pas d'exemples de savants ou de génies des arts qui restèrent à l'écart du bonheur, en dépit du succès de leurs entreprises.

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à suivre

©Olivier Deck

MISE À L'ÉCOUTE

Le 12/01/2024

Variation 111023-9

Curieusement, lors d'une analyse, on prend la parole pour se mettre à l’écoute. Je dirais, jouant sur les mots, pour se mettre sur écoute? Mise à l'écoute de soi. Qui est-il, ce "soi"? On croit savoir, pouvoir répondre, mais que vaut cette réponse? Qu’est-ce que cela signifie au juste, soi? C’est quoi, soi? C'est qui? Celui, celle qui est, ou bien celui, celle qui n’est pas? Le sens ne se laisse pas toujours saisir distinctement, dans le reflet des images perdues, embrouillées, térébrantes. Aux prises avec le mal de vivre et avec la joie dans une même étreinte.

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S'analyser est une expérience de mise à l'écoute pour essayer d'entendre les plus profondes conversations, les plus secrètes, la rumeur qui court au coeur de l'être. La rumeur de l’inconnu, de l’incompris, de l’inaccompli, de la blessure, du doute, du renoncement, de la peur... Mise à l’écoute du vent contraire, de la force antagoniste. Mise à l’écoute du silence où parfois, monte l’écho des chants secrets, des légendes oubliées. Mise à l’écoute du fracas des batailles entre les forces de la vie et celles de la destruction. Mise à l’écoute du murmure montant des mystères intimes, en présence de l’Autre.

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L’Autre, l’analyste qui est là, lui-même à l’écoute de la parole qui révèle la mise à l’écoute des rumeurs de l’âme. Qu’on ne s’y méprenne pas, si l'analyse de la psychée se tourne vers le passé, ce n'est ni pour y revenir, ni pour s'y complaire. Elle est un moyen de ne pas s’en tenir à des constats d’échec. De ne pas renoncer à l'embellie de soi. A quoi bon cet effort intense et prolongé d’attention à soi-même, si ce n’est pour essayer de découvrir les voies possibles de lendemains qui chanteraient plus mélodieusement? Le plus mélodieusement possible.

DO

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