DE LA POUSSIÈRE SOUS LE TAPIS (1)

Le 12/01/2024

Dans NOTES EN CHEMIN

Lorsque nous sommes accaparés par des pensées liées à des angoisses dont nous connaissons plus ou moins l'origine, parfois pas du tout, nous pouvons essayer de nous "changer les esprits", comme le dit l'expression commune. Chacun connaît cette expérience. Nous tentons de trouver de la joie, au sens philosophique, dans le divertissement, que ce soit auprès d'un proche, dans un lieu amusant ou étonnant, dans la nouveauté, un livre, une balade, un voyage, la confection d'une tarte aux framboises pour les proches ... Recours plus destructeur, le tabac, l'alcool ou d'autres expédients entrent parfois dans la danse. On dit communément que l'on "chasse les idées noires." En réalité, nous tentons d'éloigner celles-ci par une action qui nous en détourne, qui est censée nous en mettre à distance, nous en protéger, parfois au prix de la santé ou de la sécurité. L'action dérivative, ou d'évitement, qu'elle soit physique ou intellectuelle, parvient à détourner l'esprit de ses préoccupations, et la tristesse s'estompe, dans le meilleurs des cas. Mais combien de temps? 

&

Les oiseaux noirs qui tournent dans le ciel intérieur sont têtus, ils ne s'éloignent pas bien longtemps. Ce ciel intérieur nous appartient, il est en nous, il est constitutif de nous-mêmes, et il faut plus qu'un simple soufflet pour en chasser les ombres. Alors, bientôt, la tristesse revient, l'angoisse remonte, et nous retombons dans l'état redouté, plus étouffant encore, parce que l'espoir d'avoir vaincu l'ombre est déçu, la déception vient s'agréger à l'angoisse et la renforce, la crainte de n'avoir aucun moyen de repousser les forces délétères vient en aggraver leur nocivité.

&

Angoisse, tristesse, crainte diffuse, impatience, sentiment confus de panique, il n'est pas rare, en outre, que le corps émette à son tour les signes du malaise, exprimés par des sensations, des gênes, des douleurs... nous ne pourrions établir la liste infinie des effets d'une mauvaise circulation de l'énergie de vie. Libido, souffle vital, ki, prâna, force primordiale... elle porte divers nom selon les cultures... Que chacun la nomme selon la sienne. Quelque part dans les corridors de l'âme, elle est entravée, nouée, mobilisée par un conflit dont, bien souvent, la raison ne sait rien. Sa représentation se dérobe dans l'oubli et sa puissance active, s'évacue en "poussée d'angoisse". Comme souvent, les expressions quotidiennes, employées avec naturel, recèlent des vérités. S'il y a poussée, c'est qu'il y a énergie. Le souffle de vie qui nous porte en avant est mobilisé par un conflit intérieur, totalement ou partiellement inaccessible à la conscience, donc à la pensée, au raisonnement. Nous sommes démunis, face aux dégâts causés par un mal dont nous ne savons rien, comme s'il s'agissait d'un invisible ennemi. Quand le souffle manque, on s'affaiblit, on ralentit, on trébuche, on doute, on s'essouffle, et l'on peut même finir par s'arrêter d'avancer.

&

Or, tant que le conflit perdure dans l'inconscient, il continue d'y mobiliser une force qu'il prend à la source, privant l'être d'une partie de son énergie vitale. Et le processus de production d'angoisse continue, s'intensifie parfois, mettant en péril le bonheur et la santé. Cette énergie résiduelle, erratique, opportuniste, détachée de son objet, peut même en investir un autre, rencontré ailleurs. Une araignée? L'obscurité? La foule? La joie, l'allant, la volonté de l'être sont affaiblies à la mesure de cette déperdition.

&

Le divertissement (au sens large), s'il a ses vertus, n'est pas une action de lutte directe contre le conflit, mais relèce d'une tentative pour lui échapper. Par ce moyen, le plus évident, le plus à notre portée, nous nous en détournons, nous fuyons, mais nous n'agissons pas directement contre les causes, par conséquent, le problème est simplement occulté, et non désamorcé. Quand nous avons recours à la fuit, nous nous contentons de "mettre la poussière sous le tapis". 

à suivre... 

DO

©Olivier Deck