psychanalyse

DE LA POUSSIÈRE SOUS LE TAPIS (4-fin)

Le 19/02/2024

Freud considérait la "capacité" de sublimer comme l'issue la plus favorable à un travail analytique. Je pose volontiers cette considération comme principe de mon approche de la question du bonheur. A la fois le socle de ma réflexion, et but à poursuivre. Une meilleure compréhension de ces mécanismes, et surtout l'incorporation de cette connaissance à la pratique analytique permet d'en améliorer la pertinence et d'en développer certains aspects pratiques, ceux que j'intègre à ma technique, but toujours situé au coeur des réflexions que je mène ici. 

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Cette "capacité" de sublimer est-elle disponible pour soutenir l'effort de la personne dans la construction de son propre bonheur? Comment et en quoi s'offre-t-elle aux choix et à la décision de tout un chacun? Puis-je "décider" que je vais sublimer? Cela peut sembler bien naïf, utopique même, et pourtant. Il ne s'agit pas de spéculer à bon compte, en décidant par avance d'une réponse à un questionnement qui servirait quelque conclusion prédéterminée, mais de voir à quelle idée je parviens en confrontant les données théoriques à celles fournies par l'expérience, les exemples pratiques et mes idées forgées par ailleurs. La psychanalyse, si profondément et largement débattue par les théoriciens, se réinvente en chacun de ses acteurs, analysant et analyste, et la culture personnelle de chacun de ces derniers, tout comme leur inconscient, imprègne la technique et oriente le voyage. Plutôt adepte de "l'analyse sans fin", je considère à mon enseigne que l'analyse est un questionnement au long cours sur la vie, sans que cela ne me fasse perdre d'esprit que la personne engagée dans un travail peut poursuivre des but plus rapprochés, un problème actuel à régler. Si j'accompagne autrui dans l'exploration intérieure, cela ne signifie pas que mon propre questionnement a trouvé une réponse définitive. L'inconscient garde sa part de mystère et plus on atteint des contrées qui semblent les plus reculées, plus de nouvelles perspectives apparaissent, qui invitent à s'aventurer encore davantage, plus loin, plus profondément. La quête continue. L'art que j'évoque ici et celui de la connaissance intime, il ne saurait être ramené à un savoir arrêté, définitif. Il reste vivant au coeur de sa pratique. Donc surprenant, réactif, en progrès continuel.

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Je ne perds pas d'esprit que la sublimation est en partie consciente, en partie inconsciente, en cela étroitement liée aux notions de formation réactionnelle, de perversion, de manque, de faille... Mais la présente réflexion ne s'intéresse pas en premier lieu à ces éléments inconscients, qui restent inaccessibles et difficilement disponible à une réflexion ouverte, je laisse cet aspect à l'effort analytique censé les ramener à la lumière et enrichir le rapport conscient à la sublimation. Leur découverte, leur connaissance viendra s'agréger à une meilleure connaissance de soi, et participera d'un meilleur ajustement de l'être à lui-même, harmonie qui me semble indispensable à un épanouissement personnel et à l'établissement d'une véritable poétique de vie. Il m'est impossible d'aborder la sublimation dans toutes ses dimensions à la fois, ceci relèverait d'une ambition théorique hors du présent propos, les points de théorie ne manque pas, sur ce sujet, dans les livres de psychanalyse. Souvenons-nous simplement qu'une part importante de son mécanisme, de son origine, de son sens est enfouie dans l'inconscient et le travail d'analyse permet d'apporter quelque clarté dans ces obscurs parages. Plus nous en savons sur nos propres mystères, moins ceux-ci sont à même de se jouer de notre vie. 

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Je voudrais simplement suivre cette intuition qu'il est une façon de penser la sublimation, d'en favoriser le processus, dans le but de récupérer de l'énergie de vie. En sa partie émergée, le mécanisme semble offrir une prise, quand tous les processus inconscients restent inaccessibles. Freud a lié la sublimation au cas des artistes et des savants, c'est à dire des créateurs qu'il fréquentait, se référant à leur brillant statut professionnel, social. Or ne sommes-nous pas toutes et tous les artisans, les artistes, les savants, les poètes de notre propre existence? Le lecteur de ce carnet de notes l'aura compris, je défends - avec respect et admiration pour Gaston Bachelard - l'idée que le poétique est inhérent à la vie ordinaire (qui en cela ne l'est jamais vraiment ), qu'il s'offre en tout chose par l'abord que l'on en a, et qu'il revient à l'être lui-même de transformer le plomb du quotidien en or de l'existence. La vie poétique ne connaît pas les heures creuses et même l'ennui, la tristesse, l'épreuve y sont des combustibles. Il est étrange, et cela fera sans doute le sujet d'une autre réflexion, de voir combien le poétique inspire la justesse scientifique, qui le cite souvent en exemple, en dépit de sa liberté eu égard à la raison. Sans doute que les poètes ont une intuition juste, qui se passe de démonstration. Ils agissent avant d'être sûr et leur oeuvre est toujours au profit de la vie. A part les chants de guerre, dont on pourrait discuter la veine poétique, aucune poésie ne vante la destruction du monde. La force trouve dans la Poésie son espace d'expression absolu au service de la vie, puisant à sa force expressive pour produire de la Beauté, soit la face perceptible de l'Amour, soit la force de vie elle-même. Je soulève ici une question à laquelle j'ai personnellement répondu depuis longtemps, en choisissant de vivre ma vie sur un mode poétique, c'est à dire consciemment créatif. Le bonheur n'est pas une simple conséquence de nos déterminations, il nous revient d'y œuvrer. "Faire" est la première originelle du poète. "Celui qui fait". Sans doute que le mot peut effrayer, ou bien laisser dubitatif. Pourtant nous sommes tous les créateurs de notre destin, dans la part sur laquelle il nous laisse agir. Nous nous pouvons agir sur notre détermination biologique, mais nous pouvons essayer de préserver au mieux notre santé. Nous ne pouvons agir sur les catastrophes naturelles, à tout le moins pouvons-nous essayer de nous en protéger. Le citoyen ordinaire ne saurait agir à grande échelle sur les affaires du monde, les conflits qui déchirent l'humanité. A tout le moins peut-il s'efforcer d'agir sur sa relation à son entourage, qu'il est libre de choisir et avec lequel il peut tisser des relations selon ses propres vues. Chaque vie est une toile vierge, chaque jour une page blanche et si nous ne sommes pas les maîtres absolu dans l'exécution et la réussite de nos desseins, une part de responsabilité nous est offerte par la vie, qui en outre sait nous fournir les moyens de la vivre en créateurs, c'est la fonction même de la vie que de créer la vie, avec ce but étrange, cette issue qui semble toujours fatale si l'on oublie de penser la vie en terme d'énergie fondamentale. Celle qui, lorsqu'elle quitte le vivant, continue sans lui, pour aller s'investir plus loin, ailleurs, autrement dans un autre objet. 

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Plus nous prenons conscience de l'énergie qui nous traverse, nous meut, nous émeut, nous porte, plus nous acquérons les moyens d'en tirer parti, d'engager notre vie dans des actions qui, au lieu de la laisser simplement se consumer, l'engage dans des actes qui  la vivifient, la régénèrent. La subliment. Le mot est là. Sublimation. Ce mécanisme qui n'est pas un simple déplacement et ne se contente pas de glisser la poussière sous le tapis, mais permet de récupérer en retour, comme s'il était capable de la vivifier, de la régénérer tout en l'employant. L'analyse est un chemin de connaissance et d'encouragement de cette tendance intérieure dont, avec Freud, je reste convaincu qu'elle offre une vraie voie de salut en portant au-devant de nous une lumière qui révèle l'essence poétique du vivre.

©Olivier Deck

DE LA POUSSIÈRE SOUS LE TAPIS (3)

Le 07/02/2024

Si Freud n'a pas écrit une théorie de la sublimation, pour l'expliquer il a souvent recours à l'exemple des artistes, des créateurs, poètes, peintres, et des grands intellectuels... Tout ceux-là s'offrent en modèles pour ce processus animique particulier et peut-être bien salvateur, c'est en tout cas ce que je voudrais essayer de mieux comprendre. J'ai expliqué que, comme on le trouve dans certaines sagesses orientales, je considère l'énergie comme Une, énergie primordiale qui nous anime, nous traverse, nous porte et se distribue selon ses multiples voies possibles. On peut refuser ce préalable, contester ce principe, et dans ce cas il n'est pas conseiller de me suivre plus avant dans celle balade d'idée en idée. Je pose là une prémisse que les astrophysiciens ou les sages taoïstes seraient plus à même que moi d'expliquer, de justifier, de prouver ou d'infirmer, mais je fonde ma réflexion sur cette idée, issue d'un choix que nous laisse les uns et les autres dans leurs démonstrations parfois contradictoires, et je n'ai pas besoin de prouver qu'elle est absolument vraie ou absolument fausse pour aller de l'avant avec justesse. Je la pose et elle sert de base à tout ce que je pense. Plus de quatre décennies, soit une longue expérience, de pratique et d'enseignement des arts martiaux traditionnels, le Budo, "la voie du combat", n'aura pas suffi à m'apporter la preuve de l'existence de l'énergie universelle, mais elle aura grandement suffi à me permettre d'en éprouver et en étudier les effets et les possibilités offertes. Il n'est pas rare que les situations conflictuelles réelles réverbèrent celles décrites par la théorie freudienne entre les instances psychiques, et celles que l'on rencontre dans la pratique analytique. Sans aller jusqu'à confondre les unes et les autres, je n'ai toutefois eu aucune peine à souscrire à l'affirmation de Marie-France Dispaux qui prétend que la psychanalyse est une "théorie des conflits".  

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Le mécanisme de la sublimation veut que l'énergie première soit détournée de son but et mise au service de l'oeuvre, qui permet à l'artiste ou au savant, dans les cas favorables, de s'acheminer vers la satisfaction, d'accéder à une reconnaissance de lui-même par lui-même et par les autres, et de bénéficier ainsi, en retour, d'un regain d'énergie positive, qui n'a donc aucune raison d'être pour partie refoulée. Le refoulement de l'énergie doit toujours attirer notre attention, et il n'est pas tout à fait exclu que la sublimation elle-même tienne quelque part d'une forme de refoulement, qui serait une forme "positive". Qui dit refoulée ne dit par "perdue". L'énergie ne se perd jamais. Refoulée, elle reste libre de se lier à d'autres objets et peut venir se mêler à des conflits inconscients, comme versant de l'huile sur le feu, ou encore retrouver le chemin de la conscience sous forme d'angoisse, de gêne, de phobie, de trouble... D'autre part, gardons-nous de confondre avec la sublimation tout changement de l'énergie quant à son but. Il est des destins de la pulsion qui peuvent ressembler à s'y méprendre à la sublimation, et n'obtiennent pourtant pas ce regain d'énergie, ce renforcement, cette reconnaissance de soi par soi et par l'Autre. Un peintre, un musicien peut s'épuiser dans son oeuvre, sans en retirer la force de vivre mieux. Il a simplement "déplacé" son énergie. Il lui a trouvé un but, un destin urgent dans laquelle elle a été brûlée, éliminant ainsi la tension qu'elle générait, mais cet emploi n'aura donné aucun avantage, et finalement, quelque soit le résultat, la tension aura été libérée à perte, et ne tardera pas à revenir, faisant du processus du déplacement une noria dans laquelle l'être se trouve retenu par contrainte. Je n'irai pas plus loin sur le déplacement, qui ne concerne pas seulement les actes créatifs. Il est même plus simple à repérer dans d'autres activités. L'exercice physique, par déplacement de la tension psychique vers le corps, est un recours commun dans la société moderne. Ou tout autre action d'apparence névrotique, contrainte, qui agissent comme des soupapes mais n'apportent aucun réconfort durable.

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La sublimation, elle, semblerait produire des bénéfices. Comme un retour sur investissement de l'énergie. Freud prend pour paradigme les artistes et les savants qu'il connaît, fréquente, observe et étudie, pour l'expliquer. Il les considère comme bénéficiaires privilégiés de ce mécanisme. Par la satisfaction, la gloire apportées. Dans les cas favorable, elle nourrit et encourage les bienfaits de la relation humaine, dans le travail, les groupes d'intérêt, et d'une certaine façon les réseaux sociaux, etc., en renforçant le moi, le rapprochant de son idéal. Alors, pourquoi ce mécanisme, le seul destin qui produise du bénéfice, en termes d'économie pulsionnelle, serait-il réservé à ces êtres que Freud avait la chance de fréquenter, au point sans doute de manquer d'acuité dans sa considération de tout ce qui n'était pas l'élite? Rendons-lui justice, dans l'un de ses derniers textes il pressent que la psychanalyse portera sans doute véritablement ses fruits par ses applications, en quittant le pur champ médical ou scientifique, pour exister en tant que telle dans le monde "normal". Les applications de la psychanalyse, voici à quoi nous nous employons ici. Souhaitant sincèrement ne rien en trahir. 

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Tant de voies seraient à explorer, pour nourrir notre réflexion, que nous aurions tôt fait de dépasser le cadre de la présente entreprise. Alors je choisirai de m'en tenir à celle que je connais le mieux, pour la pratiquer au quotidien "depuis toujours", la voie créative, qu'elle soit artistique pour les gens doués pour l'art, ou tout à fait domestique, commune, à la portée de tous, et sans aucun recours à quelque don céleste ou autre. Parce que la créativité s'offre à tous. À toutes. Il y a en chaque être un artiste qui sommeille, qui souvent s'ignore, et qui pourtant crée. Crée la vie. Crée et, par un travail de mise en conscience et de choix personnels, peut apporter beaucoup de force à l'édification et au maintien de notre bonheur. Je le répète encore une fois : dans les cas favorables. L'histoire des hommes ne manque pas d'exemples de savants ou de génies des arts qui restèrent à l'écart du bonheur, en dépit du succès de leurs entreprises.

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à suivre

©Olivier Deck

LA PSYCHANALYSE AU SERVICE DES PHOTOGRAPHES ARTISTES

Le 06/02/2024

LA PSYCHANALYSE AU SERVICE DES AUTEURS PHOTOGRAPHES 

Une approche originale proposée par Olivier Deck, photographe, écrivain, artiste et psychanalyste

(membre de la Fédération Freudienne de Psychanalyse)

Analyse, suivi et achèvement d'une oeuvre photographique, en cours ou en devenir (portfolio, exposition, livre, site, etc.)

Ce travail, fondé à la fois sur la théorie et la pratique psychanalytique, et sur mon  expérience professionnelle d'artiste (photographe, écrivain, peintre...) a pour but de comprendre et d'améliorer la dynamique entre l'artiste et son oeuvre, par une meilleure connaissance des racines profondes du travail (existentielles, mémorielles, psychiques...), par la compréhension et le renforcement de l'énergie créative, et par l'ajustement du choix de la forme artistique.

- en présence (Capbreton, 40, Landes) dans un espace confortable, organisé autour d'une grande table de sélection.

- à distance, où que vous vous trouviez (téléphone, visio, selon le cas)

DEUX TYPES DE SÉANCES

Séance simple. Analyse. Durée 1 heure. En présence ou par téléphone.

Séance basée sur un travail de parole, dans la lignée freudienne, enrichi par mon expérience professionnelle dans plusieurs domaines artistiques (littérature, photographie, peinture, musique). L'artiste est invité à se questionner en profondeur sur son propre parcours : origine, sens, forme, mémoire, intentions, besoins, développement... Ce travail a pour objectif le repérage et la déliaison des noeuds énergétiques, la libération des entraves intérieures, ainsi qu'une étude de l'adéquation entre le fond et la forme, l'être et son oeuvre.

Séance double. Analyse et accompagnement . Durée 2 heures. En présence ou en visio-conférence.

- Première heure : idem que la séance simple.

- Deuxième heure :  centrée sur un projet en devenir ou en cours : 

Portfolio, exposition, livre, etc.

Là, nous entrons dans le travail d'auteur proprement dit :

sélection des images, choix des piliers, organisation d'un flux, début, fin, rythme, transition... 

Au terme de la séance, après une synthèse, des pistes de développement sont déterminées en bonne entente, afin de conduire le travail sur une voie menant à son embellie.

DEUX CONSULTATIONS postérieures sont proposées gracieusement pour suivre l'évolution du travail. 

Qu'est-ce qu'une consultation?

Une consultation a lieu par courriel : elle peut concerner de nouvelles images, une question sur l'évolution de la série, un texte, un questionnement, un doute... Les deux consultations sont gracieusement offertes.

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AVANT DE VOUS ENGAGER

UNE CONVERSATION TÉLÉPHONIQUE PRÉALABLE EST OFFERTE

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Olivier Deck s'est formé pendant plusieurs années à la photographie d'auteur auprès de Klavdij Sluban, avant d'élaborer sa propre méthode, enrichie par sa formation et sa pratique de la psychanalyse (membre certifié de la Fédération Freudienne de Psychanalyse), son travail artistique professionnel dans plusieurs domaines, et sa connaissance des sagesses orientales, acquise lors d'un long chemin de pratique et d'enseignement du Budo ( la voie du combat).

INFORMATIONS, RDV : CONTACT

EN SAVOIR PLUS SUR L'OEUVRE D'OLIVIER DECK

DE LA POUSSIÈRE SOUS LE TAPIS (2)

Le 27/01/2024

Venons-en à des considérations qui nous ramènent à la psychanalyse. L'évitement dont j'ai parlé plus haut entre en résonance avec la notion de "déplacement" décrite dans la théorie psychanalytique. Serions-nous face à une forme parente du déplacement, réalisé en conscience, qui détournerait notre intérêt vers un objet qui l'accapare et viendrait masquer les tourments, qui eux trouvent leur source dans l'inconscient? Cette prise en charge de la défense par le conscient pourrait expliquer en partie les limites de l'effet obtenu, en portée et dans le temps. Il est toujours risqué de considérer que nous pouvons agir sur l'inconscient au moyen du conscient, lui-même pris en tenaille entre l'autorité du surmoi et les influences et blocages de l'inconscient contre lequel il se défend. Pourtant, quoique hasardeuse, c'est bien une voie sur laquelle nous allons essayer de nous aventurer ci-après, au risque d'emprunter des chemins caillouteux ou de nous diriger vers des impasses. Voyons.

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Prenons un exemple simple : je ne me sens pas bien, je sors marcher. Dans un cas favorable, mon angoisse retombe quelque peu. Ah? Serait-il possible d'échapper si facilement à son inconscient? Certes, tout le monde peut l'éprouver, la marche agit sur l'ensemble du fonctionnement du corps et de l'esprit, et peut apporter une sensation de détente par son effet sur les flux, le souffle et la pensée. Les grands philosophes du passé, les péripatéticiens, en connaissaient les effets. Par conséquent, dans un état d'angoisse, nous pouvons facilement aller marcher pour nous "changer les idées", et stimuler en douceur les fonctions du corps et de l'esprit. Nous tentons volontairement de "déplacer" notre attention et nos actes. Le recours est à notre portée, pourquoi nous en passer? Est-ce que, pour autant, nous parvenons par un action consciente à modifier les conditions du conflit ou des raisons qui produisent l'angoisse et dont nous ne savons rien ou pas grand chose, tout cela restant caché derrière la barrière du refoulement ? Cela rendrait la psychanalyse elle-même inutile, puisqu'elle soutient que l'apaisement des conflits passe par le levée du refoulement et l'accession de ses éléments au conscient par la parole. "Quand celui qui chemine chante dans l'obscurité, il dénie son anxiété, mais il n'en voit pas plus clair pour autant" écrit Sigmund Freud dans Inhibition, symptôme et angoisse. Il adresse sa maxime au philosophe, mais nous pouvons d'une certaine façon la reprendre ici à notre compte. Alors ce divertissement qui nous occupe ne serait-il pas simplement le proche cousin du déni? 

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Si je reviens au début de mon questionnement, nous parlons d'un individu en proie à l'angoisse, c'est à dire dans ce que ledit philosophe appellerait un état de tristesse. L'angoisse évoquée est dont l'origine se trouve, tout ou partie, dans l'inconnu de l'être. Son effet seul est identifiable par le conscient. Nous l'avons vu. Or s'il y a un effet, il y a un force qui le produit. C'est cette force, cette poussée, cette énergie, au service de la souffrance, qui nous intéresse ici. Est-il possible de favoriser sa déliaison, tout ou partie, de l'objet afin de la mettre au service de la vie? Pourrait-elle m'aider à passer du désarroi à l'apaisement, et de l'apaisement au mieux être? Puisque nous savons que la pulsion est capable de se détacher de son objet pour devenir erratique et se lier ailleurs, pouvons tenter de la capter, de l'influencer, de lui assigner un destin plus favorable?

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Ces considérations nous rapprochent d'un thème qui est au centre de ma réflexion analytique et même poétique, toujours occupée par les mouvements de l'énergie, et leurs conséquences sur la vie. Freud propose la sublimation parmi les destins des pulsions. Elle est considérée comme un détournement de l'énergie pulsionnelle, une nouvelle orientation de son but, qui aurait pour conséquences le mieux être et le renforcement de l'estime de soi. Il s'agirait d'un mécanisme plus puissant que celui décrit jusqu'ici, que j'ai nommé "divertissement", et qui lui s'apparente au "déplacement" de l'énergie ou au déni, lesquels obtiennent un certain effet bénéfique ne s'inscrivant pas dans la durée et pouvant même entraîner des conséquences néfastes. Bientôt, l'être retombe dans son état douloureux. Ceci est décrit par Didier Anzieu dans son livre "Créer, détruire", à propos de Samuel Beckett qui, ayant entrepris une analyse avec Bion, se plaignit bientôt de la faible tenue des améliorations dans le temps, ce qui engendra une réaction analytique négative. Bion n'était pas encore aguerri, et ce qu'il obtint dans un premier temps devait n'être qu'un "déplacement" de l'énergie et non sa véritable sublimation.

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"Quelque chose qui engage la dimension psychique de la perte et du manque, et répond à l'intériorisation de coordonnées symboliques commande le procès de la sublimation" nous dit le dictionnaire de la psychanalyse de Chemama et Vandermersh. Nous sommes bien loin d'avoir accès aux arcanes de la sublimation, où nous pourrions trouver les formules pour provoquer et employer son mécanisme. D'après les théoriciens, elles semble naître d'une faille et engagée d'emblée dans une logique de réparation. Ce qui m'intéresse ici est la transformation d'une énergie qui semble liée au départ à des éléments délétères, en énergie liée à des éléments construction, de mieux-être. La sublimation peut-elle être stimulée par un "travail" conscient partiel? A tout le moins, comme nous pouvons tenter de reproduire le mécanisme du déplacement, peut-on tenter de reproduire celui de la sublimation? 

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Si Freud n'a pas exposé une théorie de la sublimation, il en a distribué des explications au long de son oeuvre.  Le processus est décrit comme un détournement de la pulsion de son but sexuel premier, vers un but social. Je reviendrai sur cet aspect social, qui est sous influence de l'époque et du milieu de Freud, et que je vais essayer de ramener à la vie courante actuelle, non celle des grands bourgeois de Vienne il y a plus d'un siècle, mais celle de tout un chacun vivant dans le monde d'aujourd'hui. La notion de sublimation reste ouverte et si la théorie psychanalytique appliquée à la pratique permettait à celle-ci de favoriser chez le patient le processus de sublimation, elle s'avérerait de la première utilité dans l'accession à une vie meilleure.

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Dès lors qu'il s'agit de sublimation, les éléments théoriques s'intriquent et se bousculent. Pour Freud, un "idéal du moi" élevé et vénéré requiert la sublimation, l'orientation de l'énergie à son service. Il peut aider à l'amorcer mais ne peut l'exiger. Freud ouvre ici un champ de réflexion, et nous encourage peut-être à poursuivre de l'avant. Si l'accès à l'inconscient est empêché par les gardiens du refoulement, l'idéal du moi quant à lui est pour partie accessible au conscient, il est possible dans une certaine mesure d'agir sur lui, de tenter de l'influencer. Certes, il ne s'est pas formé consciemment et nous échappe sans doute aussi pour une bonne partie, mais l'être doté d'un idéal du moi et agissant vers lui en connaît les exigences. Il est donc en mesure d'y répondre, ou d'essayer de le satisfaire. Ce qui pourrait bien encourager l'idéal du moi à émettre en retour de l'énergie positive. De l'énergie sublimée. Là, nous allons essayer de trouver un passage.

à suivre...

©Olivier Deck

PSYCHANALYSE ET POÉSIE

Le 12/01/2024

Carnet d'ennui

"Au commencement était le souffle", disent les Écritures. L'énergie première, qui va donner naissance à l'Univers, au Monde que nous habitons et dont nous sommes dans le même temps un éclat, un état passager de matière entre deux temps d'énergie. L'être est le fruit de l'énergie, manifestée par Eros, l'Amour. A la fin de sa vie, il revient à l'énergie, passant par les services de Thanatos, la Mort.

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Revenons à la nuit des temps, si bien nommée. Quelque part dans le je-ne-sais-quoi (le Néant? Est-ce possible, le Néant? Est-ce imaginable?), un point d'énergie pure se met à prospérer, à répandre sa lumière, tout d'abord noire, invisible dans l'opacité du monde, qui la révèle ensuite en devenant transparent. C'est parti pour la cosmogénèse. Les étoiles allument des lanternes un peu partout, qui dansent dans l'ombre des cieux. La force pure engendre déjà la matière. L'Univers advient, procédant du coeur de lui-même. En créateur de lui-même. Par la grâce de son souffle. Eros. L'Amour. Il s'invente. Le Poète est, dans la tradition ancienne, dans son sens originel, bien connu mais trop souvent oublié, celui du "faire". Celui qui "fait". Qui invente. Qui crée. Alors l'Univers est poète. La Vie qui l'anime est poétique. Le Souffle est Poésie. Et tout ce qui découlera de lui sera poétique.

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La Poésie porte ici une majuscule. Parce que celle dont il s'agit en l'occurrence ne se laisse pas ramener à la simple expression littéraire, mais à sa présence universelle. Le poète agit, il construit, invente, bâtit. Cette action relève d'une recherche esthétique - pour ma part, en dépit des injonctions artistico-intellectuelles contemporaines, il s'agit encore et toujours d'oeuvrer à la Beauté, dans tous les sens du terme, tant manifestée (la forme) que non-manifestée (la pensée et ses domaines infinis). Parce que seule la Beauté nous sauve et peut encore nous sauver. Parce que la Beauté est indéfectiblement liée à l'Amour. Et l'Amour est le souffle de vie. L'élan pulsionnel. Toujours à mon enseigne - je ne prétends aucunement énoncer une règle -, l'esthétique porte en son coeur l'éthique. Elle-même abritant une morale, au sens individuel, au sens des règles de comportement que l'on choisit d'appliquer à soi-même et à l'Autre. Ce que je fais, ce que je ne fais pas. Ce que j'aime, qui j'aime, comment j'aime...

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L'enjeu actuel, pour celle ou celui qui vit dans la société occidentale marchandisée à mort, mortifèrement aliénante (au sens de "rendre étranger à soi"), consiste à trouver ou retrouver cet espace intime de liberté, indispensable à une connaissance de soi qui permet d'exister en tant que soi, familier à soi et non étranger à soi, en harmonie avec son être véritable, pour aller son chemin en créateur de sa propre vie. La psychanalyse a offert à l'humanité une grande voie d'exploration de l'être par lui-même. Se connaître soi-même est sans doute une tendance qui occupe l'esprit humain depuis son lointain éveil, et la psychanalyse n'est pas le seul moyen possible à cette fin. Elle propose une théorie, une technique, une philosophie et - ainsi je l'entends personnellement - une poétique. Une po-éthique. Psychapoésie, psykasophie, comme on voudra. À la psychanalyse, je pourrais appliquer la même majuscule qu'à la Poésie. Pourquoi n'éveille-t-on pas à cette connaissance les jeunes gens, sur les bancs de l'école? Elle est une aventure poétique, philosophique, un moyen d'aller de l'avant dans la meilleure justesse à soi possible, en allant tout d'abord vers soi. Elle s'appuie sur la parole. Or le "Souffle" du commencement est aussi traduit par "Verbe". Au commencement était le verbe. La parole. La parole, librement associée, est le véhicule de l'analyse. Sur elle s'appuie la psychanalyse et mon approche, que l'on pourrait qualifier de "psychanalyse appliquée", que je mets en pratique dans la rencontre avec le patient, tellement bien nommé tant il faut de patience pour mener à bien le voyage intérieur, dans cette ombre de soi où l'on s'avance enfin, quand on a décidé d'être, de devenir ou redevenir, le créateur de sa propre vie. Autant que faire se peut. Alors nous revenons à la parole, nous revenons au commencement, dans le but d'avancer, de progresser et d'être plus pleinement, plus justement soi, par l'effort intense de l'expression de soi. A chaque fois qu'il tire de l'obscurité un élément enfoui, un éclat de malheur ou de bonheur perdu, l'être s'approche davantage de la connaissance de lui-même, qui est une condition favorable à sa capacité de vivre sa vie comme il l'entend, de la mener en toute connaissance de causes et d'effets. Vivre plus librement.

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La psychanalyse fut jadis nommée la "cure de la parole". Un soin, donc, prodigué par un usage approprié des mots, de leur sens apparent et de leur sens caché. Je serais tenté de préciser de leur "sens" et de leur "signification", car les mots peuvent être aussi considérés comme des signes. La parole reste un moyen certes imparfait pour dire exactement les choses enfouies de l'âme, mais elle signale leur activité, permet d'en apprécier les mouvements, l'intensité, parfois le silence, et par rapprochement, nous rend peu à peu capable d'élaborer et de proposer des hypothèses, corroborées ou invalidées en bonne intelligence avec le patient. C'est lui, le patient, qui s'analyse. Il est important de rester prudent quant à la notion d'interprétation, rôle souvent attribué à l'analyste, et qui le met à une place incertaine, dans la mesure où la seule et ultime autorité de jugement sur ce qui est élaboré par le patient reste le patient, l'analysant, c'est à dire celui qui "est en train de s'analyser". Aux interprétations, je préfère les hypothèses, celles qui avec parcimonie et prévenance peuvent être proposées et débattues. Sans perdre d'esprit qu'un accord n'est parfois que passager. La patience est une vertu cardinale en la matière qui nous intéresse ici, où mieux vaut considérer que rien n'est jamais acquis. Toute analyse est un compagnonnage, et le rôle du dit analyste consiste avant tout à veiller sur l'équilibre des forces en présence. On pourrait dire, ayant recours à la métaphore d'un lac, que si la vie animique se déroule dans l'épaisseur des eaux, la parole en est la surface, où les ondoiements, les reflets, le calme ou l'agitation révèlent l'activité subaquatique, soit celle de l'inconscient. La métaphore n'est toutefois pas idéale, dans la mesure où l'inconscient n'est pas situé "sous" le conscient, mais quelque part dans les combles ou les catacombes de l'esprit. Soyons indulgents, parler de l'inconscient est toujours délicat. On ne rappelle jamais assez la petite phrase de Freud, tellement riche de sens, que je cite de mémoire (peut-être approximativement) : le propre de l'inconscient... c'est d'être inconscient. Cette courte formule mérite qu'on y revienne toujours, elle devrait être une règle d'or, elle n'en finit pas de nous rappeler à l'ordre, quand nous croyons percer les mystères de l'être. 

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La parole a pour mode d'expression la langue. La langue qui offre le matériau de base de la psychanalyse. Nous écoutons, nous analysons ce qui est dit. Les mots, leurs associations, leurs étrangetés, leurs hésitations, leur sautes d'humeur... La langue exprime les émotions, les pensées, sans être un moyen immuable ni figé dans sa grammaire, son lexique, sa sémantique. D'ailleurs, ce n'est pas tant le sens manifeste des mots qui nous intéresse, il convient de toujours rester vigilant quant à leur fonction défensive, les leurres qu'ils agitent, les fausses pistes qu'ils suggèrent... apprécions plutôt leur couleur, leur intensité, leur fréquence, leur compagnie heureuse ou malheureuse dans la phrase, leur justesse ou leur déplacement, leurs hésitations, leur rythme, leur ton, leur sonorité, leur portée symbolique, leur harmonie ou dysharmonie dans le discours... leur musique. Car chaque langue a une musique, en chaque locuteur elle invente une mélodie et une harmonie singulières. 

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La métaphore musicale nous ramène sur les bords du lac. La langue ondoie, remue, reflète les lumières extérieures, les déforme. Comme la surface. On peut tenter de deviner, sous le jeu trompeur des reflets, la taille approximative de ce qui a déclenché le remous, la direction, la vitesse, la puissance, la quantité d'éléments... poisson? Mammifère aquatique? Courant? Secousse tellurique? Vent de surface? Une joie, une crainte, un interdit, un élément récurrent? On ne sait rien ou pas grand-chose de ce qui peuple l'inconnu des eaux. Chaque inconscient est habité de mystères singuliers, tous les possibles y sont possibles. Par le travail de parole et d'écoute, à force de patience, de tâtonnements, d'hypothèses, on s'efforce de faire en sorte que la surface devienne un peu plus translucide, laissant apparaître ce qui semble se passer juste là, à une profondeur plus ou moins importante, jamais totale, selon la qualité de la relation entre celui qui parle (le patient, bien nommé) et celui qui écoute (l'analyste... pas si bien nommé, car redisons-le, le véritable analyste du patient est le patient lui-même.)

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La pratique de l'écriture poétique (poème, prose, chanson...) enseigne la malléabilité de la langue, sa générosité. Elle se laisse volontiers bousculer, modeler, troubler, et permet à qui en fait bon usage d'élargir le champ du sens, du partage des émotions dans l'expression de leur qualité, qui passe certes par la signification admise des mots, mais aussi par leur emploi, leur place et leur apport dans le discours, leurs nuances, leurs résonances ou dissonances... Il faut avoir l'oreille musicale, pour entendre le discours des émotions, sous les mots. On peut parfaitement ressentir un poème de Stéphane Mallarmé ou de Bernard Manciet, avant d'en avoir compris le sens, qui semblent si souvent jaloux de leur secret. Si tant est que le poète lui-même ait voulu exprimer précisément une idée, car pour lui la musique des mots, leurs résonances, leur harmonie peut faire sens. L'abstraction participe de l'expression poétique. D'ailleurs, il n'est pas rare de ressentir la pulsation d'un poème alors que son sens reste obscur. La musique de l'écriture est moins trompeuse, pour peu qu'on se mette à l'écoute. La langue possède une règle générale, une grammaire qu'il convient pour l'analyste de connaître au mieux pour être capable d'apprécier chez le patient comment elle s'offre à l'appropriation, aux variantes, aux nouvelles nuances, à la création. La langue est vivante. Surprenante. En tout cas c'est ainsi que je la considère : en liberté.

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La liberté est à la fois une condition et un but de cette démarche fondée sur la psychanalyse. Elle est le bien des biens. L'humanité se bat pour elle. Les uns sont morts pour que les autres en jouissent après eux. Tous ceux qui vivent libres sont redevables à ceux qui se sont mis en danger pour la liberté dont ils jouissent. Parce que, l'histoire du monde en atteste, de la nuit des temps à l'époque actuelle, la liberté ne s'impose pas naturellement, elle requiert qu'on se batte pour elle, qu'on la protège, qu'on en partage la valeur avec le plus grand nombre. La liberté a besoin de ses héros en temps de guerre, et de ses hérauts en temps de paix. Elle n'est en aucun cas le désordre, le délire, l'absurdité, la sauvagerie. Elle ne prend sa véritable valeur que par les règles avec lesquelles on la protège. Paradoxe vital. Vital, parce que la liberté est fille de la force de vie.

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Et si nous laissons le champ général pour en venir au particulier, à l'individu, soit le centre de nos présentes préoccupations, nous pourrions pasticher l'adage : liberté bien pratiquée commence par soi-même. La liberté d'expression est le plus cher des biens, que toute civilisation devrait inscrire en première page de sa loi. Je n'évoque pas seulement la liberté d'expression au sens où on l'entend le plus souvent, teinté de politique, celle de pouvoir exprimer ses idées, ses opinions, ses désirs... cette liberté commence par celle de chacun dans sa possibilité d'exprimer ce qu'il est. D'être ce qu'il est. Non seulement par ce qu'il dit, mais aussi parce qu'il fait. Qu'il soit à sa juste place. Les despotes et leurs sbires hantent le monde tout comme les corridors de l'âme, ils entravent les possibilités de vivre en tant que soi, en liberté. La liberté est la première victime des tyrans. Pour l'humanité, comme pour chaque être qui peut être son propre despote.

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La liberté est la règle fondamentale de la psychanalyse. Parole libre. Libre association... Associer librement les idées, comme elles viennent à l'esprit. Nous voyons, dans l'expérience analytique, que cette règle n'est pas si facile à respecter. On peut se retrouver comme un oiseau hors de sa cage, qui ne connaît pas l'usage de ses ailes. Il doit apprendre, oser, s'aventurer. Prendre confiance en lui-même et en ses capacités. Cette parole libre trouve un accueil et une surface de réverbération dans une écoute libre, l'écoute flottante du praticien. Celle qui est attentive au chant profond. Celle qui accueille, ressent, réfléchit. C'est ainsi, en toute liberté, que l'on avance prudemment dans l'obscurité de l'être, une chandelle à la main. En analyse pas plus qu'ailleurs, la liberté signifie absence de cadre. Au contraire. Le cadre est le garant de la liberté, son rempart de protection. A l'intérieur de ce rempart règne une exigence indispensable : la justesse. Nous parcourons des domaines où elle est à la fois un but, et une compagnie. Aller vers la justesse, c'est d'abord et avant tout, aller avec justesse. Il faut être juste pour cheminer vers la justesse. Et la justesse nous permet de nous approcher de la vérité, considérant cette dernière comme un horizon qui toujours s'éloigne alors qu'on s'en approche. Rien d'épuisant ni de désespérant à cela, au contraire, toute la dynamique du vivant est là, dans cette régénérescence continue, ce recyclage permanent de l'envie, du désir. Le désir renaît et se renforce en chaque petit avancée, chaque nouvelle acquisition de connaissance, même infime. Liberté, justesse et vérité habite au coeur de la question analytique. Elles constituent la triple condition de l'analyse, et son but. 

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La liberté, la justesse, la vérité sont aussi, et ce n'est pas un hasard, le sens et le but de la poésie. On pourrait leur adjoindre la fantaisie, qui ne nuit pas au sens, bien au contraire. Que la poésie tienne une place centrale dans la pensée de Sigmund Freud ne doit rien au hasard. Le savant viennois y a souvent recours pour étayer ses démonstrations, illustrer son propos, et c'est parfois dans la poésie elle-même qu'il découvre les signes, l'expression des mouvements de l'âme que sa théorie essaie de comprendre et d'expliquer. Pour conclure, je rappellerai que la Poésie ne laisse pas ramener à la seule expression littéraire, mais comprend sous un même terme l'ensemble des moyens créatifs dont dispose l'être humain pour exprimer le chant de son âme, les joies et les peines enfouies qui demandent à venir au grand jour. Le poète est celui qui fait, qui crée à partir de sa propre vie comme matière première. Et c'est précisément à cela que nous nous efforçons, quand nous menons une analyse, invitant tout un chacun à vivre poétiquement sa vie.

©Olivier Deck (texte revu et complété le 27.II.24)

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MISE À L'ÉCOUTE

Le 12/01/2024

Variation 111023-9

Curieusement, lors d'une analyse, on prend la parole pour se mettre à l’écoute. Je dirais, jouant sur les mots, pour se mettre sur écoute? Mise à l'écoute de soi. Qui est-il, ce "soi"? On croit savoir, pouvoir répondre, mais que vaut cette réponse? Qu’est-ce que cela signifie au juste, soi? C’est quoi, soi? C'est qui? Celui, celle qui est, ou bien celui, celle qui n’est pas? Le sens ne se laisse pas toujours saisir distinctement, dans le reflet des images perdues, embrouillées, térébrantes. Aux prises avec le mal de vivre et avec la joie dans une même étreinte.

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S'analyser est une expérience de mise à l'écoute pour essayer d'entendre les plus profondes conversations, les plus secrètes, la rumeur qui court au coeur de l'être. La rumeur de l’inconnu, de l’incompris, de l’inaccompli, de la blessure, du doute, du renoncement, de la peur... Mise à l’écoute du vent contraire, de la force antagoniste. Mise à l’écoute du silence où parfois, monte l’écho des chants secrets, des légendes oubliées. Mise à l’écoute du fracas des batailles entre les forces de la vie et celles de la destruction. Mise à l’écoute du murmure montant des mystères intimes, en présence de l’Autre.

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L’Autre, l’analyste qui est là, lui-même à l’écoute de la parole qui révèle la mise à l’écoute des rumeurs de l’âme. Qu’on ne s’y méprenne pas, si l'analyse de la psychée se tourne vers le passé, ce n'est ni pour y revenir, ni pour s'y complaire. Elle est un moyen de ne pas s’en tenir à des constats d’échec. De ne pas renoncer à l'embellie de soi. A quoi bon cet effort intense et prolongé d’attention à soi-même, si ce n’est pour essayer de découvrir les voies possibles de lendemains qui chanteraient plus mélodieusement? Le plus mélodieusement possible.

DO

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