PSYCHANALYSE ET POÉSIE

Le 12/01/2024

Dans À PROPOS DE PSYCHANALYSE

Carnet d'ennui

"Au commencement était le souffle", disent les Écritures. L'énergie première, qui va donner naissance à l'Univers, au Monde que nous habitons et dont nous sommes dans le même temps un éclat, un état passager de matière entre deux temps d'énergie. L'être est le fruit de l'énergie, manifestée par Eros, l'Amour. A la fin de sa vie, il revient à l'énergie, passant par les services de Thanatos, la Mort.

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Revenons à la nuit des temps, si bien nommée. Quelque part dans le je-ne-sais-quoi (le Néant? Est-ce possible, le Néant? Est-ce imaginable?), un point d'énergie pure se met à prospérer, à répandre sa lumière, tout d'abord noire, invisible dans l'opacité du monde, qui la révèle ensuite en devenant transparent. C'est parti pour la cosmogénèse. Les étoiles allument des lanternes un peu partout, qui dansent dans l'ombre des cieux. La force pure engendre déjà la matière. L'Univers advient, procédant du coeur de lui-même. En créateur de lui-même. Par la grâce de son souffle. Eros. L'Amour. Il s'invente. Le Poète est, dans la tradition ancienne, dans son sens originel, bien connu mais trop souvent oublié, celui du "faire". Celui qui "fait". Qui invente. Qui crée. Alors l'Univers est poète. La Vie qui l'anime est poétique. Le Souffle est Poésie. Et tout ce qui découlera de lui sera poétique.

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La Poésie porte ici une majuscule. Parce que celle dont il s'agit en l'occurrence ne se laisse pas ramener à la simple expression littéraire, mais à sa présence universelle. Le poète agit, il construit, invente, bâtit. Cette action relève d'une recherche esthétique - pour ma part, en dépit des injonctions artistico-intellectuelles contemporaines, il s'agit encore et toujours d'oeuvrer à la Beauté, dans tous les sens du terme, tant manifestée (la forme) que non-manifestée (la pensée et ses domaines infinis). Parce que seule la Beauté nous sauve et peut encore nous sauver. Parce que la Beauté est indéfectiblement liée à l'Amour. Et l'Amour est le souffle de vie. L'élan pulsionnel. Toujours à mon enseigne - je ne prétends aucunement énoncer une règle -, l'esthétique porte en son coeur l'éthique. Elle-même abritant une morale, au sens individuel, au sens des règles de comportement que l'on choisit d'appliquer à soi-même et à l'Autre. Ce que je fais, ce que je ne fais pas. Ce que j'aime, qui j'aime, comment j'aime...

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L'enjeu actuel, pour celle ou celui qui vit dans la société occidentale marchandisée à mort, mortifèrement aliénante (au sens de "rendre étranger à soi"), consiste à trouver ou retrouver cet espace intime de liberté, indispensable à une connaissance de soi qui permet d'exister en tant que soi, familier à soi et non étranger à soi, en harmonie avec son être véritable, pour aller son chemin en créateur de sa propre vie. La psychanalyse a offert à l'humanité une grande voie d'exploration de l'être par lui-même. Se connaître soi-même est sans doute une tendance qui occupe l'esprit humain depuis son lointain éveil, et la psychanalyse n'est pas le seul moyen possible à cette fin. Elle propose une théorie, une technique, une philosophie et - ainsi je l'entends personnellement - une poétique. Une po-éthique. Psychapoésie, psykasophie, comme on voudra. À la psychanalyse, je pourrais appliquer la même majuscule qu'à la Poésie. Pourquoi n'éveille-t-on pas à cette connaissance les jeunes gens, sur les bancs de l'école? Elle est une aventure poétique, philosophique, un moyen d'aller de l'avant dans la meilleure justesse à soi possible, en allant tout d'abord vers soi. Elle s'appuie sur la parole. Or le "Souffle" du commencement est aussi traduit par "Verbe". Au commencement était le verbe. La parole. La parole, librement associée, est le véhicule de l'analyse. Sur elle s'appuie la psychanalyse et mon approche, que l'on pourrait qualifier de "psychanalyse appliquée", que je mets en pratique dans la rencontre avec le patient, tellement bien nommé tant il faut de patience pour mener à bien le voyage intérieur, dans cette ombre de soi où l'on s'avance enfin, quand on a décidé d'être, de devenir ou redevenir, le créateur de sa propre vie. Autant que faire se peut. Alors nous revenons à la parole, nous revenons au commencement, dans le but d'avancer, de progresser et d'être plus pleinement, plus justement soi, par l'effort intense de l'expression de soi. A chaque fois qu'il tire de l'obscurité un élément enfoui, un éclat de malheur ou de bonheur perdu, l'être s'approche davantage de la connaissance de lui-même, qui est une condition favorable à sa capacité de vivre sa vie comme il l'entend, de la mener en toute connaissance de causes et d'effets. Vivre plus librement.

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La psychanalyse fut jadis nommée la "cure de la parole". Un soin, donc, prodigué par un usage approprié des mots, de leur sens apparent et de leur sens caché. Je serais tenté de préciser de leur "sens" et de leur "signification", car les mots peuvent être aussi considérés comme des signes. La parole reste un moyen certes imparfait pour dire exactement les choses enfouies de l'âme, mais elle signale leur activité, permet d'en apprécier les mouvements, l'intensité, parfois le silence, et par rapprochement, nous rend peu à peu capable d'élaborer et de proposer des hypothèses, corroborées ou invalidées en bonne intelligence avec le patient. C'est lui, le patient, qui s'analyse. Il est important de rester prudent quant à la notion d'interprétation, rôle souvent attribué à l'analyste, et qui le met à une place incertaine, dans la mesure où la seule et ultime autorité de jugement sur ce qui est élaboré par le patient reste le patient, l'analysant, c'est à dire celui qui "est en train de s'analyser". Aux interprétations, je préfère les hypothèses, celles qui avec parcimonie et prévenance peuvent être proposées et débattues. Sans perdre d'esprit qu'un accord n'est parfois que passager. La patience est une vertu cardinale en la matière qui nous intéresse ici, où mieux vaut considérer que rien n'est jamais acquis. Toute analyse est un compagnonnage, et le rôle du dit analyste consiste avant tout à veiller sur l'équilibre des forces en présence. On pourrait dire, ayant recours à la métaphore d'un lac, que si la vie animique se déroule dans l'épaisseur des eaux, la parole en est la surface, où les ondoiements, les reflets, le calme ou l'agitation révèlent l'activité subaquatique, soit celle de l'inconscient. La métaphore n'est toutefois pas idéale, dans la mesure où l'inconscient n'est pas situé "sous" le conscient, mais quelque part dans les combles ou les catacombes de l'esprit. Soyons indulgents, parler de l'inconscient est toujours délicat. On ne rappelle jamais assez la petite phrase de Freud, tellement riche de sens, que je cite de mémoire (peut-être approximativement) : le propre de l'inconscient... c'est d'être inconscient. Cette courte formule mérite qu'on y revienne toujours, elle devrait être une règle d'or, elle n'en finit pas de nous rappeler à l'ordre, quand nous croyons percer les mystères de l'être. 

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La parole a pour mode d'expression la langue. La langue qui offre le matériau de base de la psychanalyse. Nous écoutons, nous analysons ce qui est dit. Les mots, leurs associations, leurs étrangetés, leurs hésitations, leur sautes d'humeur... La langue exprime les émotions, les pensées, sans être un moyen immuable ni figé dans sa grammaire, son lexique, sa sémantique. D'ailleurs, ce n'est pas tant le sens manifeste des mots qui nous intéresse, il convient de toujours rester vigilant quant à leur fonction défensive, les leurres qu'ils agitent, les fausses pistes qu'ils suggèrent... apprécions plutôt leur couleur, leur intensité, leur fréquence, leur compagnie heureuse ou malheureuse dans la phrase, leur justesse ou leur déplacement, leurs hésitations, leur rythme, leur ton, leur sonorité, leur portée symbolique, leur harmonie ou dysharmonie dans le discours... leur musique. Car chaque langue a une musique, en chaque locuteur elle invente une mélodie et une harmonie singulières. 

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La métaphore musicale nous ramène sur les bords du lac. La langue ondoie, remue, reflète les lumières extérieures, les déforme. Comme la surface. On peut tenter de deviner, sous le jeu trompeur des reflets, la taille approximative de ce qui a déclenché le remous, la direction, la vitesse, la puissance, la quantité d'éléments... poisson? Mammifère aquatique? Courant? Secousse tellurique? Vent de surface? Une joie, une crainte, un interdit, un élément récurrent? On ne sait rien ou pas grand-chose de ce qui peuple l'inconnu des eaux. Chaque inconscient est habité de mystères singuliers, tous les possibles y sont possibles. Par le travail de parole et d'écoute, à force de patience, de tâtonnements, d'hypothèses, on s'efforce de faire en sorte que la surface devienne un peu plus translucide, laissant apparaître ce qui semble se passer juste là, à une profondeur plus ou moins importante, jamais totale, selon la qualité de la relation entre celui qui parle (le patient, bien nommé) et celui qui écoute (l'analyste... pas si bien nommé, car redisons-le, le véritable analyste du patient est le patient lui-même.)

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La pratique de l'écriture poétique (poème, prose, chanson...) enseigne la malléabilité de la langue, sa générosité. Elle se laisse volontiers bousculer, modeler, troubler, et permet à qui en fait bon usage d'élargir le champ du sens, du partage des émotions dans l'expression de leur qualité, qui passe certes par la signification admise des mots, mais aussi par leur emploi, leur place et leur apport dans le discours, leurs nuances, leurs résonances ou dissonances... Il faut avoir l'oreille musicale, pour entendre le discours des émotions, sous les mots. On peut parfaitement ressentir un poème de Stéphane Mallarmé ou de Bernard Manciet, avant d'en avoir compris le sens, qui semblent si souvent jaloux de leur secret. Si tant est que le poète lui-même ait voulu exprimer précisément une idée, car pour lui la musique des mots, leurs résonances, leur harmonie peut faire sens. L'abstraction participe de l'expression poétique. D'ailleurs, il n'est pas rare de ressentir la pulsation d'un poème alors que son sens reste obscur. La musique de l'écriture est moins trompeuse, pour peu qu'on se mette à l'écoute. La langue possède une règle générale, une grammaire qu'il convient pour l'analyste de connaître au mieux pour être capable d'apprécier chez le patient comment elle s'offre à l'appropriation, aux variantes, aux nouvelles nuances, à la création. La langue est vivante. Surprenante. En tout cas c'est ainsi que je la considère : en liberté.

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La liberté est à la fois une condition et un but de cette démarche fondée sur la psychanalyse. Elle est le bien des biens. L'humanité se bat pour elle. Les uns sont morts pour que les autres en jouissent après eux. Tous ceux qui vivent libres sont redevables à ceux qui se sont mis en danger pour la liberté dont ils jouissent. Parce que, l'histoire du monde en atteste, de la nuit des temps à l'époque actuelle, la liberté ne s'impose pas naturellement, elle requiert qu'on se batte pour elle, qu'on la protège, qu'on en partage la valeur avec le plus grand nombre. La liberté a besoin de ses héros en temps de guerre, et de ses hérauts en temps de paix. Elle n'est en aucun cas le désordre, le délire, l'absurdité, la sauvagerie. Elle ne prend sa véritable valeur que par les règles avec lesquelles on la protège. Paradoxe vital. Vital, parce que la liberté est fille de la force de vie.

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Et si nous laissons le champ général pour en venir au particulier, à l'individu, soit le centre de nos présentes préoccupations, nous pourrions pasticher l'adage : liberté bien pratiquée commence par soi-même. La liberté d'expression est le plus cher des biens, que toute civilisation devrait inscrire en première page de sa loi. Je n'évoque pas seulement la liberté d'expression au sens où on l'entend le plus souvent, teinté de politique, celle de pouvoir exprimer ses idées, ses opinions, ses désirs... cette liberté commence par celle de chacun dans sa possibilité d'exprimer ce qu'il est. D'être ce qu'il est. Non seulement par ce qu'il dit, mais aussi parce qu'il fait. Qu'il soit à sa juste place. Les despotes et leurs sbires hantent le monde tout comme les corridors de l'âme, ils entravent les possibilités de vivre en tant que soi, en liberté. La liberté est la première victime des tyrans. Pour l'humanité, comme pour chaque être qui peut être son propre despote.

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La liberté est la règle fondamentale de la psychanalyse. Parole libre. Libre association... Associer librement les idées, comme elles viennent à l'esprit. Nous voyons, dans l'expérience analytique, que cette règle n'est pas si facile à respecter. On peut se retrouver comme un oiseau hors de sa cage, qui ne connaît pas l'usage de ses ailes. Il doit apprendre, oser, s'aventurer. Prendre confiance en lui-même et en ses capacités. Cette parole libre trouve un accueil et une surface de réverbération dans une écoute libre, l'écoute flottante du praticien. Celle qui est attentive au chant profond. Celle qui accueille, ressent, réfléchit. C'est ainsi, en toute liberté, que l'on avance prudemment dans l'obscurité de l'être, une chandelle à la main. En analyse pas plus qu'ailleurs, la liberté signifie absence de cadre. Au contraire. Le cadre est le garant de la liberté, son rempart de protection. A l'intérieur de ce rempart règne une exigence indispensable : la justesse. Nous parcourons des domaines où elle est à la fois un but, et une compagnie. Aller vers la justesse, c'est d'abord et avant tout, aller avec justesse. Il faut être juste pour cheminer vers la justesse. Et la justesse nous permet de nous approcher de la vérité, considérant cette dernière comme un horizon qui toujours s'éloigne alors qu'on s'en approche. Rien d'épuisant ni de désespérant à cela, au contraire, toute la dynamique du vivant est là, dans cette régénérescence continue, ce recyclage permanent de l'envie, du désir. Le désir renaît et se renforce en chaque petit avancée, chaque nouvelle acquisition de connaissance, même infime. Liberté, justesse et vérité habite au coeur de la question analytique. Elles constituent la triple condition de l'analyse, et son but. 

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La liberté, la justesse, la vérité sont aussi, et ce n'est pas un hasard, le sens et le but de la poésie. On pourrait leur adjoindre la fantaisie, qui ne nuit pas au sens, bien au contraire. Que la poésie tienne une place centrale dans la pensée de Sigmund Freud ne doit rien au hasard. Le savant viennois y a souvent recours pour étayer ses démonstrations, illustrer son propos, et c'est parfois dans la poésie elle-même qu'il découvre les signes, l'expression des mouvements de l'âme que sa théorie essaie de comprendre et d'expliquer. Pour conclure, je rappellerai que la Poésie ne laisse pas ramener à la seule expression littéraire, mais comprend sous un même terme l'ensemble des moyens créatifs dont dispose l'être humain pour exprimer le chant de son âme, les joies et les peines enfouies qui demandent à venir au grand jour. Le poète est celui qui fait, qui crée à partir de sa propre vie comme matière première. Et c'est précisément à cela que nous nous efforçons, quand nous menons une analyse, invitant tout un chacun à vivre poétiquement sa vie.

©Olivier Deck (texte revu et complété le 27.II.24)

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